jeudi 5 septembre 2013

Une année

À quoi ça sert un blogue? À s'exprimer? À raconter?

Rockquiroule est souvent sur les routes (3 500 kilomètres au compteur depuis le début de l'année), mais aussi souvent devant son ordinateur à travailler ou, depuis quelque temps, à attendre devant son ordinateur sans en avoir l'air.

Je sens le besoin de m'exprimer sur mon travail depuis un an...après presque 30 ans de carrière. Une carrière tout à fait normale, assez réussie selon les critères propres à notre profession. La dernière année, elle, a été « déroutante », « inquiétante », « dévalorisante », pour moi comme pour bien d’autres collègues.

La traduction a ceci de particulier qu'elle nous permet d'entrer dans des mondes parfois très éloignés de nous, étrangers et étranges à la fois. Celui de la grande entreprise, de l'efficacité d'exploitation, de la rentabilité en est un. J'ai essayé de l'appréhender...de le démasquer, de le traduire et je n'en ai que mieux constaté son implacabilité, sa facilité à encenser les individus puis à les jeter, à les effacer.

La traduction appartient aussi à ce monde, bien que par ricochet, car la grande entreprise n'y sévit guère. Elle y appartient, entre autres, parce que la qualité a depuis longtemps cédé le pas au tarif comme premier critère de sélection d'un fournisseur, sauf dans quelques rares cas et pour certains types de documents.*

Il semble bien que l'âge d'or de la traduction soit révolu. Appelons ça la marchandisation du mot. Si Wal-Mart et Costco peuvent vendre des œuvres littéraires, des logiciels peuvent bien faire le travail des traducteurs et des travailleurs des pays émergents peuvent bien le faire pour beaucoup moins cher.** On peut dire la même chose de beaucoup de professions, de métiers. Nous vivons l'ère de la dévalorisation du travail, du travail bien fait. Ce qui compte, c'est la course au profit. Pourquoi s'échiner à faire un travail respectable quand on peut gagner 10 fois, 20 fois, 100 fois plus en spéculant sur le travail et les biens des autres?

Le marché de la traduction est très fragmenté : tout d'abord, quelques multinationales, grandes adeptes de la technologie, de la traduction véloce et à bas prix, et quelques sociétés mégalomaniaques (« le plus grand nombre de clients », « le plus important cabinet », « le plus ancien », etc.). Il compte aussi une multitude de petits cabinets, qui sont souvent beaucoup plus proches des indépendants que des grandes structures pour ce qui est de leur mode de fonctionnement, de leur philosophie.

Au Canada, ce marché se compose à 35 % de traducteurs indépendants. Qui dit indépendant, dit latitude dans les horaires et les lieux de travail (et je peux dire que j'en ai bien profité), mobilité, mais aussi incertitude et précarité, ce dont j'avais été préservé pendant mes dix premières années de « liberté ». Je sais, le mot précarité ne s’applique guère à mon cas, vu le confort dans lequel je suis installé. C’est la valorisation professionnelle qui devient précaire.

Comme beaucoup d'indépendants, je me suis peut-être isolé; à force de vivre entre quatre murs, j'en ai peut-être frappé un. On finit peut-être par nous oublier à cause de l'absence de contacts (autres que par courriel). Et comme les traducteurs indépendants ne sont généralement pas de très bons promoteurs d'eux-mêmes, ils restent souvent enfermés dans leur mutisme.

Depuis un an, j'ai par moments l'impression de vivre d'expédients, de boucher des trous, de ramasser les miettes (même si elles sont parfois grosses, j'en conviens).

Notre travail, qui n'est déjà pas si valorisant, l'est encore moins s'il devient irrégulier et précaire. Les doutes surgissent, parfois l'incompréhension, la colère. 

Et si les traducteurs indépendants se parlaient et en parlaient?

Et si le ralentissement actuel est un signe qu'il faut commencer à préparer l'après ou le hors-carrière en cultivant ce qui, dans la vie, nous anime vraiment?

 Et c'est là que Rockquiroule redevient Rockquiroule.

En route pour de nouvelles aventures!
 
* « Sauf dans quelques exceptions, comme les documents certifiés et juridiques, les clients accordent moins d’importance à la qualité qu’aux coûts et à la rapidité d’exécution.» (Analyse comparative du Bureau de la traduction. Rapport final. PWC)
 ** « Les organisations se livrent une forte concurrence sur le plan des prix. Presque 80 % des fournisseurs chargent moins de 0,15 $ le mot pour leurs services. » (Idem)

jeudi 22 août 2013

Calme et volupté (2)

Cimetière Mont-Royal, dimanche matin, 7 h, avant de descendre le boulevard du même nom jusqu'au début de chemin Camilien-Houde. Cette montée faite je ne sais plus combien de fois, que je connais par cœur, qui parfois m'écoeure. Une, deux (le plus souvent), trois ascensions. C'est notre col à nous. La montagne, comme on l'appelle, est le vrai cœur de Montréal. On ne pourrait pas s'en passer. Plusieurs s'y sont d'ailleurs installés pour l'éternité. 

samedi 17 août 2013

Calme et volupté




En Estrie, au Spa d'Eastman, sur invitation de ma blonde. Une occasion pour Rockquiroule de parcourir la région, de revoir certains lieux (comme l'église de Saint-Étienne de Bolton), de redécouvrir l'odeur et la lumière de l'Estrie. Première sortie de 77 kilomètres autour du Mont Orford, sauvage et serein sur le flanc ouest et nord, plutôt défiguré sur le flanc sud (une montagne de ski en été, ce n'est pas très beau). Et deuxième sortie de 64 kilomètres vers Waterloo, Warden, Sainte-Anne-de-la-Rochelle et Bonsecours. Routes vallonnées et donc casse-patte; on passe son temps à changer de plateau ou de position (assis ou en danseuse) et on en revient assez fatigué. On retourne au Spa où on sait qu'on va pouvoir se reposer, car tout n'y est que repos, faire trempette dans l'eau chaude comme un brocoli dans sa marguerite et bien manger. Tellement bien manger en fait qu'on se demande comment peut-on si mal manger dans notre société. La réponse est assez simple, je crois : la puissance de l'industrie alimentaire qui essaie de nous habituer à des goûts comme à une drogue et la paresse et l'ignorance de ses cobayes volontaires.
C'est tellement plus simple d'aller « Chez Ben, on se bourre la bédaine » et autres « La patate à papouille ».
 
  

jeudi 8 août 2013

Le doux pays (3)

 
 
6 heures du matin en direction sud. Le seigle se prépare à se faire dorer. Excursion aux framboises qui se transforme en randonnée champignons. Les framboises se font rares, mais les champignons sont innombrables. Tiens, d'ailleurs, il pleut en ce moment.
Rockquiroule roule par à-coups. Petites sorties éclair (20, 30, 40 kilomètres), le nez dans le guidon, parfois pourchassé par un chien ou un carouge. On aura compris que je travaille beaucoup.
Au fait, il y a plus fou que moi :
L'Andalousie n'est pas ce qu'on pourrait appeler un doux pays. Mais l'Alhambra, l'Alhambra...
Et vive les tapas de Grenade.


mercredi 31 juillet 2013

Un intellectuel

Tony Judt, historien, écrivain et professeur britannique né en 1948 et mort en 2010 à l'âge de 62 ans de la maladie de Charcot.

Probablement l'homme en qui j'aurais eu le plus confiance par les idées qu'il véhiculait, par son regard sur le monde actuel, par sa capacité à critiquer l'incritiquable (notamment Israël en tant qu'État juif, ce qui lu a valu d'être condamné par les pro-israéliens en tout genre) et par ses écrits. Il est l'auteur de Après-guerre - Une histoire de l'Europe depuis 1945, une somme de plus de 900 pages considérée par plusieurs comme l'un des meilleurs livres d'histoire du XXe siècle. Il faudrait une vie pour lire ce livre. Alors, comment a-t-il fait pour l'écrire en quelques années? On lui doit aussi Retour sur le XXe  siècle - Une histoire de la pensée contemporaine dans lequel il parle aussi d'Hannah Arendt, de Primo Levi, d'Albert Camus (dont il disait ceci : « En ces temps d'intellectuels médiatiques voués à l'autopromotion, se pavanant d'un air absent devant le miroir admiratif de leur public électronique, l'honnêteté évidente de Camus... a l'attrait de l'authenticité....» - ce qu'il aurait pu dire de lui-même en fait et j'ai l'impression qu'un certain Bernard-Henri Lévy devrait se sentir visé), de la débâcle de la France en 1940, de l'intransigeance d'Israël, de la guerre froide, etc.
Et pour finir, le premier paragraphe de l'un de ses derniers livres Ill fares the land dans lequel il prône un retour à la social-démocratie et à la solidarité (si tant est qu'elles ont déjà existé :
« Quelque chose ne va pas dans notre vie. Trente années durant, nous avons érigé en vertu la poursuite de l'intérêt matériel personnel. De fait, cette quête est tout ce qu'il nous reste comme but collectif. Nous connaissons le prix des choses mais nous en ignorons la valeur.»

http://www.rue89.com/2010/08/08/la-mort-de-tony-judt-historien-de-leurope-et-ecrivain-engage-161464


lundi 22 juillet 2013

Le doux pays (2)

 
 

 
Il est finalement assez doux ce pays quand ciel et
terre se confondent, quand le vent se fait brise, quand le fleuve se fait serein, quand les moustiques se font discrets, quand l'horizon s'allonge à l'infini.
Derrière la forêt, en attendant que les framboises mûrissent et que les champignons se montrent le chapeau, par un matin d'été de juillet.

mardi 16 juillet 2013

Le doux pays

Celui ou celle qui a trouvé ce slogan pour caractériser le Kamouraska n'est certainement pas allé à Saint-Onésime et autres Saint-Bruno à vélo et n'a certainement pas gravi ces côtes casse-pattes sous le chaud soleil de juillet.
Par un beau matin d'été, donc, je suis parti faire le tour du Kamouraska, de ses 16 municipalités. En tout, 148 kilomètres de fermes, de forêts et de points de vue sur le fleuve qui n'est jamais très loin. En prime, le retour vent de face à 30 degrés.
C'est un pays bien peu peuplé, même si certains villages comme Kamouraska essaient de se faire croire qu'ils le sont. Ça y déambule ferme, ça fait pétarader son moteur ou ça parade en voiture à la vitesse d'un escargot.
Était-ce dur? Oui et non. Ce n'est pas pour me vanter, mais qui peut prétendre avoir aussi bien vu la région en une seule journée? C'était le 14 juillet, la journée de l'ascension du Mont Ventoux au Tour de France, le jour où Chris Froome a avalé la montagne et ses adversaires en pédalant comme s'il était à bixi. Pour avoir fait cette ascension l'année dernière, je peux dire que Froome est un mutant, mais de quel type, je ne le sais pas. Comment ne pas douter?

Pendant ce temps, il y a un renard qui, le matin souvent, se prend pour un oiseau et mange les graines qui tombent de la mangeoire.